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Péninsule volcanique de l’Extrême-Orient russe, sanctuaire
des ours bruns, dernier territoire exploré de la Sibérie, le Kamtchatka est
aujourd’hui encore un paradis sauvage pour le marcheur, quand sa végétation
inextricable ne le mène pas en enfer. Renouant avec l’esprit des pionniers
cosaques, Julie Boch et Émeric Fisset ont traversé à pied sa chaîne orientale,
succession de volcans actifs où jaillissent les geysers et les sources chaudes,
sa chaîne occidentale, couverte de taïga et sillonnée de rivières impétueuses,
où vivent les derniers nomades autochtones, enfin sa partie méridionale, jusqu’au
cap oublié qui fait face aux îles Kouriles. Au souffle du récit d’aventure dans
une nature quasi vierge hantée par les bêtes sauvages se mêle l’émotion des
rencontres avec les pêcheurs de la mer de Béring, les géologues en mission et
les éleveurs de rennes, ainsi que l’écho des découvreurs, de Béring à
Kracheninnikov, sans oublier le comte de Lapérouse.
Extrait , Neige et cendres – p.190-192 Ascension au Tolbatchik :
« Après une nuit dans notre mansarde
d’étudiants, nous partons faire l’ascension du Ploski Tolbatchik, par un temps
de rêve qui dévoile entièrement le relief tabulaire du cratère de quatre
kilomètres de diamètre, dans lequel la carte indique que se trouve un deuxième
orifice plus petit, lui-même creusé d’un puits qui recèle un lac chaud. Des
champs de bombes volcaniques jalonnent la montée. De toutes tailles et de
toutes formes, elles miment tantôt un coquillage, tantôt un casque, plus
souvent un crâne humain. Surface lisse, peau de pierre refroidie en plein vol,
densité tellurique qui pèse dans la paume. “Regarde comme elles sont
belles ! J’ai bien envie d’en rapporter quelques-unes. — Tu es folle,
il n’y en a pas une de moins de trois kilos ! On n’a pas assez de
nourriture, et tu veux emporter des cailloux !” Deux morceaux de basalte,
l’un oblong, en obus, l’autre rond comme une grenade, sont glissés en douce
dans le sac à dos… Plus haut, nous marchons sur des pierres grenat pailletées
d’incrustations dorées. Ni vu ni connu, quelques échantillons prennent dans une
poche la place refusée à une plaque de chocolat.
Ces mille et un états de la matière dépendent
essentiellement du degré de silice qu’elle contient : s’il est bas, la
lave est plus fluide, et donne en se figeant un basalte mat du gris clair à
l’anthracite ; moyen, et la lave, visqueuse, se solidifie en roches
acides, andésites ou dacites, piquetées de particules brillantes ; est-il
élevé, et c’est la noirceur brillante de l’obsidienne ou la blanche perlite. La
proportion d’eau contenue dans le magma détermine la densité des roches :
lorsqu’il parvient hors de la cheminée, la pression diminue, l’eau se
transforme en vapeur et laisse à terre la légère pierre ponce ; s’il est
saturé d’eau, la vapeur l’éparpille en cendre, en sable ou en lapilli. Les yeux
rivés à terre, c’est toute la montagne qu’on a envie de mettre dans son
sac ; la raison commande de ne choisir que les joyaux les mieux ciselés de
l’orfèvrerie volcanique ; ainsi un caillou juste ramassé est-il jeté pour
un autre plus joli, qui lui-même est détrôné trois pas plus loin par un nouveau
spécimen.
Nous avançons au rythme de ces transactions incessantes,
c’est-à-dire à une allure de tortue, mais bientôt la beauté d’un glacier
suspendu nous fait lever le nez du sol. Craquelé, noir de cendre, il se tient
au-dessus de la pente comme une vague qui hésiterait à déferler. Il faut le
contourner pour accéder au bord du cratère, une cavité de 150 mètres de
profondeur aux parois raides, au fond de laquelle le lac s’est tari, bu au
cours des années par le siphon rocheux. Le spectacle est grandiose et
sinistre : ourlé au nord d’un liséré de neige de deux mètres de haut,
l’abîme grince et chuinte, parcouru çà et là de boules de poussière qui
signalent la chute d’un pan de la montagne. Un corbeau passe, et ses ailes
obscures se détachent à peine sur le noir du volcan. »
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